Rappeur ou sociologue ?

Nous sommes souvent arrêtés sur des textes de rap, qui décrivent le social, qui présentent un ensemble de connaissances. Certains, au-delà de la dimension artistique, s’ancrent dans le réel et le quotidien. Ces narrations sociologiques sont, en quelque sorte, des chroniques du quotidien, des journaux intimes.

En fait, à l’instar des chroniqueurs, ces rappeurs parlent d’eux-mêmes, de leurs conditions de vie, leur entourage, leur monde. Leur monde est souvent ce quartier stéréotypé, porteur de caractéristiques négatives (misère, drogues, prostitution). Ainsi, les rappeurs font le récit de leurs expériences d’habitants de quartiers populaires, de la discrimination et de leur situation de marginal. En effectuant ce travail, les rappeurs ne se font-ils pas sociologues ?

À cette question, Marquet (2016) critique la sociologie de la connaissance qui insiste sur la légitimité à produire des savoirs. Ou encore, le rejet des savoirs produits par des individus ordinaires (Veilt, 2005).

Ce rejet est dû, selon Marquet, au sentiment des universitaires à penser qu’eux seuls sont légitimes, et surtout capables, d’observer, de comprendre et d’analyser. Pensant que les rappeurs, classés au rang de profanes, ne peuvent produire que de la fausse monnaie au pays de la pensée (Rancière, 2006). Pourtant, les écrits rappologiques radiographient la réalité sociale de la catégorie sociale marginalisée.

Cette auto-présentation pose problème, dans la mesure où elle met en question le pouvoir du sociologue à catégoriser, théoriser et cataloguer les « autres ». Sinon, elle est une contribution dans la production de la connaissance, où le marginal se subjectivise. Des savoirs sociologiques « illégitimes » qui, dans certains cas, contredisent les sociologues, ou collaborent avec eux.

En fait, le rap pourrait être de la sociologie dans la mesure où les rappeurs avaient le sentiment, ou encore plus le souci de faire de la sociologie. En effectuant un discours sur le social, ils peuvent produire des connaissances sociologiquement valables. Mais il leur manque le regard sociologique, l’intention et surtout la méthode.

Si c’était le cas, certains romanciers, chroniqueurs, essayistes ne seraient-ils pas des sociologues ?

______________________

Références bibliographiques

Bourdieu, P. (1982), Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard.

Boutet, J. (2010), Le pouvoir des mots, Paris, La Dispute.

Foucault, M. (2001), « La fonction politique de l’intellectuel », in Dits et Écrits II. 1976-1988, Paris, Gallimard.

Marquet, M. (2016), « Le rappeur (et le) sociologue ». Sociologie et sociétés, 48(2), 63–76.

Pecqueux, A. (2007), Voix du rap. Essai de sociologie de l’action musicale, Paris, L’Harmattan.

Rancière, J. (2006), Le philosophe et ses pauvres, Paris, Flammarion.

Sonnette, M. (2013), Des manières critiques de faire du rap : pratiques artistiques, pratiques politiques. Contribution à une sociologie de l’engagement des artistes, Thèse réalisée sous la direction de Fleury, L. et Péquignot, B., Paris, Université Paris 3.

Veitl, P. (2005), « À quoi pensent les experts ? Paroles d’experts et paroles sur l’expertise », in Dumoulin, L., La Branche, S., Robert, C. et P. Warin (dir.), Le recours aux experts : raisons et usages politiques, Grenoble, PUG.

Wacquant, L. (2007), Parias urbains. Ghetto, banlieue, État, Paris, La Découverte.

______________________

Micky-Love Myrtho Mocombe

3 commentaires sur “Rappeur ou sociologue ?

Ajouter un commentaire

  1. Alors, il existe un grand problème dans l’acceptation ou encore dans la légitimation des sociologues. Comment pourrais refuser accepter que Blaze one n’est pas un sociologue. Dans ses analyses paraphrasés dans ses textes. Il est vraiment un rappeur avisé qui décrit la réalité haïtienne. Et en plus qui tient en compte une idéologie.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Eminent2016.
      Le discours est certes sociologique,
      Mais la question de méthode, d’intention, du type de regard adopté peuvent poser de problèmes… Tout comme le cas des romanciers du début du 20e siècle haïtien.

      J'aime

  2. Je comprends la question de méthode, mais son discours reste et demeure sociologique. Effectivement, il n’existe pas vraiment des études. Ce qui fait son discours sociologique est plutôt accentué sur le rap que dans le sens scientifique.

    Aimé par 1 personne

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :